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Introduction

1Pour les Sciences de l’Information et de la Communication, les recherches en communication interpersonnelle ont une double importance. Non seulement ce champ est en lui-même un domaine d’étude central pour les SIC, qui permet de comprendre des processus de communication fondamentaux, mais les avancées dans ce champ irriguent ensuite de nombreux autres domaines, appliqués à l’approche communicationnelle des organisations (communication interne), aux interactions médiatées par ordinateur, ou au développement de dispositifs pédagogiques, par exemple. Historiquement, en France, les études en SIC sur la communication interpersonnelle ont eu tendance à chercher à dépasser l’étude du seul fait langagier pour s’intéresser à la communication multimodale, s’affranchissant généralement des paradigmes transmissifs/cybernétiques en faveur du paradigme constructiviste - ou constructionniste (Mucchielli 2006 : 98) - des phénomènes communicationnels (Miège 2005). Elles s’intéressent, alors, non pas au moyen de ‘transmettre le message’, de manière efficace, entre A et B, mais à la manière dont des individus dans une interaction sociale cherchent à ‘faire sens’ de leur rencontre, à co-constuire non seulement du sens, mais les conditions de prévisibilité leur permettant de ‘faire sens’, c’est-à-dire d’attribuer telle ou telle signification à tel ou tel stimulus.

2Les travaux en communication interpersonnelle font alors appel à l’approche pragmatique chère à l’École de Palo Alto, à l’interactionnisme symbolique ou à des méthodologies d’inspiration ethnographique. Aborder ainsi l’étude du microsocial permet de prendre en compte le contexte social de l’interaction, les relations intersubjectives et le caractère négocié des échanges. Cependant, ces approches se voient parfois accusées de privilégier l’émergent subjectif, au détriment d’une appréhension plus globale de l’ensemble des processus symboliques à l’œuvre (Miège 2005 : 52‑4). Or, dans ce processus intersubjectif de coproduction de sens, l’on s’intéresse à la signification, aux symboles, aux codes, aux modes et au sensible, autant de palliers et de piliers dans la théorie sémiotique de Saussure à Peirce, à Greimas et au-delà. Aussi, plusieurs approches d’inspiration sémiotique, souvent moins connues, proposent de rendre compte des processus de construction de sens dans les interactions sociales. L’approche sémio-contextuelle d’Alex Mucchielli (Mucchielli 2006), appliquée ensuite sous la forme de la sémiotique situationnelle (Mucchielli 2007) en est un exemple. De la même manière, la sémiopragmatique de la communication (Boutaud 1998, 2005 ; Frame et Boutaud 2010 ; Frame 2008, 2013), présentée ici, puise dans la tradition sémiotique, ouverte au social (Boutaud et Veron 2007), pour éclairer l’émergence et la structuration de formes signifiantes dans une situation donnée, articulées par rapport à une compétence symbolique d’ordre culturel.

3Étudier les interactions, à un premier niveau, c’est étudier un processus de co-construction de sens, entre acteurs socialisés qui mobilisent des codes dans un contexte particulier. Mais ce premier processus est indissociable d’un deuxième processus de mise en place de repères de signification, au cours de l’interaction même, à travers ce qui se dit et se fait. Comme l’écrit Mucchielli (2006 : 177) :

Dans une position constructionniste, nous dirons que non seulement les contextes contribuent à forger la signification des échanges, mais que contextes et significations se construisent à travers les échanges eux-mêmes. [Ce…] ne sont donc pas des « données », mais des « émergences ». Le sens émerge des configurations situationnelles dans lesquelles les activités se déroulent et qui sont co-construites par les acteurs en co-présence.

4En ce qui concerne l’étude des interactions sociales, le chercheur de sensibilité sémiopragmatique ne se focalise pas tant sur le résultat de l’interaction en tant que « texte » figé (la forme et le contenu des échanges terminés, les repères de signification performés), que sur le processus complexe et émergent de formation de sens et de repères de signification à travers les actes symboliques coordonnés des acteurs sociaux (la « figuration »). Il s’agit d’étudier le fait social qui se construit hic et nunc, dans l’interaction, à partir de codes préfigurés, mais aussi d’éléments contextuels et émergents. Le modèle sémiopragmatique1 cherche ainsi à échapper aux pièges tendus devant le chercheur qui s’intéresse au microsocial, en explorant non seulement ce qui se passe in situ (inter-énonciation), mais également les références extra-situationnelles (inter-discursivité) et, enfin, le contexte socio-culturel qui sert de filtre cognitivo-représentationnel à chacun des participants (inter-culturalité).

Vers une sémiopragmatique de la communication

5Appliquée à la communication interpersonnelle, l’approche sémiopragmatique cherche à comprendre l’activité sociale par rapport à l’environnement signifiant systémique et dynamique dans lequel les acteurs sociaux évoluent. Inspiré de la vision pragmatique, l’« environnement » signifiant de l’interaction se compose de plusieurs niveaux de contexte, chacun porteur de repères de sens, pouvant devenir saillants ou non dans l’interaction, et performés dans et par le cours de la rencontre. Au cours de leurs interactions, les acteurs font appel à différents signes et actualisent leur signification, créant au passage non seulement du sens, mais un « contexte figuratif » qui conditionne ce qui suit. Le double héritage de la sémiopragmatique de la communication permet de prendre en compte à la fois la signification performée des actes symboliques2 dans un cadre social donné (pragmatique de la communication) et, en abordant l’interaction comme un « texte » émergent, la construction intersubjective de la trame figurative de la rencontre (fonction indicielle ou métacommunicationnelle des actes – sémiotique).

6En plus des concepts et des outils qu’elle emprunte à la sémiotique, la vision sémiopragmatique des interactions convoque épistémologiquement des notions qui ne sont pas réservées traditionnellement à la science des signes. L’approche présentée ici s’inspire de l’interactionnisme symbolique et fait appel notamment aux concepts de culture (Spencer-Oatey et Franklin 2009), d’identité (Burke P. et al. 2003) et de cadre de l’expérience (Goffman 1991). Cette approche repose sur une vision de l’interaction comme une rencontre entre des acteurs sociaux à identités multiples, chacun étant socialisé dans plusieurs groupes sociaux. Chaque groupe est potentiellement porteur d’une culture propre, susceptible de marquer la manière dont l’individu perçoit et se représente l’expérience (fonction esthétique), de fournir des codes et des références partagés avec d’autres membres du même groupe (fonction sémiotique) mais également de servir à appuyer l’activation de l’identité sociale correspondante dans l’interaction (fonction symbolique). La mise en avant (consciente ou non) par l’acteur de tels traits culturels imputés à l’appartenance à tel groupe (ou leur attribution à l’acteur par un tiers), met en avant l’identité sociale liée au groupe en question, dans un processus décrit par les interactionnistes symboliques et plus particulièrement par la « théorie de l’identité » (Identity Theory : cf. notamment : (Burke et al. 2003 ; Stryker et Peter Burke 2000 ; Stryker 1987). Cette théorie souligne l’importance des identités (sociales, de rôle et de personne) dans les interactions sociales, en tant que sources de prévisibilité intersubjective et d’estime de soi. Tout en évitant l’enfermement dans un schéma d’analyse trop étroit, il semble nécessaire de prendre en compte ces trois dimensions esthétique, sémiotique et symbolique dans notre compréhension globale des interactions.

7Ces quelques jalons épistémologiques de l’approche étant posés, nous suivons Jean-Jacques Boutaud (2005 : 171-2) en distinguant trois niveaux d’analyse pertinents pour étudier l’émergence des repères de signification dans une situation de communication. Ce sont les niveaux de la préfiguration (culturelle), de la configuration (de la situation, du dispositif) et de la figuration (ce qui se passe pendant l’interaction), qui composent ensemble le contexte figuratif de la rencontre.

8Lorsque des individus entrent en interaction, chacun apporte ses connaissances et compétences sociales et culturelles particulières, préalablement intériorisées et plus ou moins partagées, le cas échéant : ce sont les sémiosphères (Lotman 1999 ; 2000) et les compétences communicationnelles dans le sens de Hymes (1984) qui préfigurent la rencontre, dans la mesure où les acteurs sociaux font appel à ces éléments intériorisés pour structurer leurs actes et leur compréhension de l’expérience.

9Pour illustrer ce concept, prenons l’exemple d’une visite médicale. Les savoirs qui préfigurent l’interaction correspondent aux savoirs culturels des participants - disons un patient et un médecin généraliste - en relation avec leurs diverses identités sociales. Cela recouvre à la fois des savoirs généralistes liés à la culture nationale, et en très grande partie partagés par l’ensemble des adultes socialisés au sein d’une société : les codes, les cadres et les rôles sociaux, la compétence de communication ; puis aussi les savoirs spécialisés associés à la culture professionnelle du médecin ; ainsi que toute autre culture partagée ou non par les acteurs sociaux du fait de leur appartenance à des groupes sociaux : cultures locales ou régionales, cultures ethniques, religieuses, sportives, etc., qu’elles soient ou non en relation directe avec la situation en cours.

10Le deuxième niveau, celui de la configuration précise de l’interaction, repose sur les identités des individus présents3 et sur leur définition de la situation (leurs représentations du cadre social et des enjeux). Ce niveau est propre à la situation, en tant que source de normes et d’attentes concernant la relation intersubjective, les rôles à jouer par les uns et les autres, les actes symboliques (acceptabilité) et leur interprétation. La configuration dépasse ainsi la « situation idiomatique standard » (Hall) employée par Alex Mucchielli dans la théorie sémio-contextuelle (2006 : 167), car elle prend également en compte les individus présents et leurs connaissances préalables les uns sur les autres. Le cas échéant, la configuration peut se fonder sur les souvenirs d’interactions passées, et notamment sur les représentations que gardent les uns et les autres des situations et des relations qui les ont déjà rassemblés.

11Dans l’exemple introduit plus haut, la définition de la situation comme « visite médicale » contribue à structurer les attentes des participants à la rencontre, en attribuant à chacun un rôle social particulier, assorti de rites et de normes de comportement, de représentations (par rapport à l’intimité, à la nudité…) contextuellement pertinents. Le médecin sera également attentif à des éléments tels que l’âge, le sexe et le poids du patient, en tant que facteurs pouvant l’aider à interpréter d’éventuels symptômes décrits ou observés. Si le patient est un client habitué du médecin, des attentes en fonction du caractère et des comportements passés de chacun pourront également être activées, et utilisées pour faire sens de ce qui se passe, par exemple si le patient fait référence à une maladie pour laquelle il avait déjà consulté, ou si le médecin mobilise sa connaissance d’antécédents familiaux lors de la consultation. Si le médecin s’est montré particulièrement consciencieux par le passé, s’il a l’habitude de beaucoup parler ou non, s’il a révélé à son patient, au cours d’une consultation antérieure qu’il est supporter de l’équipe locale de football - tous ces éléments quasi anecdotiques, ainsi qu’une multitude d’autres, viendront structurer les attentes de l’un et de l’autre, dans la mesure où ils y pensent ou s’en souviennent, et pourront ainsi influencer leur manière d’agir, de s’exprimer et leur interprétation des paroles et des actes de leur interlocuteur, pendant l’interaction.

12Ensuite, c’est au niveau de la figuration que les acteurs exploitent ce qu’Hermann Parret (1999) appelle la « trame figurative » de la rencontre, constituée par les deux autres niveaux, pour performer les repères de signification. Les choix figuratifs (le « facework » goffmanien), les définitions actées, performées, des objets, des identités, de la situation, ou encore l’actualisation de la relation intersubjective, viennent surdéterminer les éléments socialement préfigurés et configurés, pour établir les repères de signification en vigueur, plus ou moins provisoirement, pendant l’interaction. Les repères performés dans la figuration peuvent confirmer les repères culturellement ou socialement admis, ou les redéfinir, moyennant l’accord tacite ou explicite du groupe4. Plus généralement, tout ce qui advient pendant la rencontre, que cela concerne directement ou non les acteurs sociaux eux-mêmes, peut avoir un impact au niveau de la figuration. Ainsi, les conditions physiques (climatiques, spatio-temporelles) dans lesquelles se déroule l’interaction ont toute leur importance, car elles peuvent servir de repères de signification pour l’un ou pour l’autre. L’état physiologique (fatigue, énervement…), les éventuelles pressions ressenties (internes ou externes), l’attitude affichée par chacun, mais aussi les relations sensibles et affectives qui émergent, peuvent jouer un rôle, créer une ambiance plus propice ou non à la collaboration, à la confidence, etc.

13Par rapport à l’exemple évoqué, la figuration comprendra l’ensemble de ce qui se dit et se fait pendant l’interaction en elle-même, qui peut ensuite constituer un repère de signification pour les acteurs. Si le patient évoque un problème de santé, par exemple, les symptômes décrits, mais aussi ce qu’observe le médecin pendant son auscultation, constitueront, pour celui-ci, des repères de signification performés, par rapport auxquels il sera ensuite susceptible d’agir. S’il présente au patient un diagnostic d’une condition médicale particulière, ses explications constitueront également des repères de signification, qui, en fonction de la réaction du patient face à ses propos, permettront au médecin de supposer qu’il a bien compris ou non ce dont il s’agit et de s’y référer de nouveau. De la même manière, si le patient arrive en retard, s’il fait froid dans le cabinet ou que le téléphone sonne sans cesse, si le médecin lui-même a l’air distrait ou fatigué, par exemple, tous ces éléments et bien d’autres, qu’ils soient ou non explicitement évoqués, pourront venir influencer, le cas échéant, les comportements, les propos et les interprétations des interlocuteurs pendant l’interaction.

Penser les relations entre macro et micro grâce au modèle sémiopragmatique

14La figure 1 représente les trois niveaux de repères de signification qui composent le contexte figuratif, ainsi que les relations dynamiques entre eux.

Figure 1 : Les trois niveaux de structuration du contexte figuratif

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Schéma adapté de (Frame 2013 : 205).

15Le passage du premier au deuxième niveau correspond au passage entre le général et le particulier, alors que le troisième niveau est celui où s’opère la performance ou l’actualisation des repères de signification. On passe ainsi des savoirs culturels des individus socialisés (niveau 1) aux repères communément actualisés dans la figuration (niveau 3), en passant par les attentes (non actualisées) de l’individu par rapport à la configuration de la rencontre (niveau 2). Chaque niveau se structure par rapport au précédent, sur lequel son propre système de significations repose. Pur produit de la rencontre, la figuration vient se substituer partiellement aux deux premiers niveaux, convoquant et explicitant, au fur et à mesure des échanges, la forme actualisée de certains repères de signification définis par la culture ou par la configuration situationnelle et convoqués par les acteurs sociaux. Or, la figuration ne rend pas caduques la configuration et la préfiguration. Des retours ou des références aux autres niveaux sont possibles, notamment pour des interventions métacommunicationnelles ou pour remettre en cause des interprétations antérieures5. Aussi peut-on chercher à « recadrer » les échanges, en refusant de cautionner figurativement ce qui est perçu comme un comportement hors-rôle, par exemple, ou en « relisant » les actes symboliques à la lumière d’une autre identité ou cadre social (re-configuration de la situation). De la même manière, suivant les aléas des événements et de la relation intersubjective, un individu peut protester, à un moment donné, face aux valeurs performées dans l’interaction, jugées trop éloignées d’une norme culturelle préfigurée. Les relations entre les trois niveaux de contexte pendant l’interaction sont tensives et complexes.

16Or, les notions de « rencontre » et d’« interaction » supposent un découpage subjectif et symbolique de l’expérience en séquences signifiantes. La limite entre particulier et actualisé, entre configuration et figuration, est définie par ce même processus. Lors d’une interaction A entre deux individus, les repères de sens sont performés pour l’interaction en cours, au niveau de la figuration. Or, si les deux mêmes individus se retrouvent pour une nouvelle interaction (B), dans une situation sociale semblable, la figuration de l’interaction A - ou plutôt les souvenirs que les acteurs sociaux en gardent - contribuera à façonner la configuration de cette nouvelle interaction (leurs attentes par rapport à la situation et aux acteurs présents). Ce mécanisme peut nous aider à comprendre la manière dont les individus construisent leurs relations sociales les uns avec les autres dans le temps, à travers des interactions différentes, en ayant l’impression de mieux connaître l’autre et de mieux prévoir ses comportements et ses réactions probables, à force de le fréquenter. Cependant, la nature subjective de ce découpage de l’expérience peut également laisser perplexe le chercheur qui se trouve face à plusieurs interactions rapprochées, en se demandant à partir de quel moment la figuration devient configuration, voire comment situer la limite entre les deux. La visite médicale commence-t-elle lorsque le patient s’allonge sur la table d’examen, lorsqu’il serre la main du médecin, lorsqu’il rentre dans la salle d’examen (alors que le médecin est au téléphone), lorsqu’il le voit en salle d’attente qui vient chercher un autre patient, lorsqu’il l’aperçoit dans le parking, ou le matin même à la boulangerie… ? Puisque le processus de découpage de l’activité sociale est subjectif, il est souvent impossible d’établir rigoureusement le début et la fin d’une interaction, qui peuvent aussi ne pas être les mêmes pour les acteurs sociaux concernés.

17Pour éviter ce problème, l’approche sémio-contextuelle de Mucchielli ne distingue pas entre les niveaux de configuration et de figuration, mais parle plutôt de la « situation pour l’acteur », définie comme « la photographie, à un moment donné, de l’activité en cours d’un acteur en situation ». Mais, précise Mucchielli, « rien ne reste figé : la situation est transformée par l’activité de l’acteur, cette transformation modifie en boucle les potentialités qui s’offrent à lui et donc les décisions d’actions à effectuer face à une problématique situationnelle elle aussi évolutive » (2006 : 172). Alors que cette approche hyper-synchronique prend en compte la complexité des repères de signification émergents dans la figuration, elle ne cherche pas à rendre compte explicitement des liens qui peuvent exister entre les interactions dans l’esprit des acteurs sociaux6.

18Or, ce mécanisme d’actualisation interactionnelle des repères de signification, qui contribue ensuite à structurer les attentes pour de futures interactions, nous permet de conceptualiser l’interaction non pas seulement comme une situation de communication isolée, mais aussi comme un élément structurant de l’expérience vécue de l’individu. Il ouvre également la voie pour remonter du particulier au général, pour concevoir les interactions sociales comme lieux d’actualisation et d’évolution des cultures, rôle matérialisé par les doubles flèches entre les trois niveaux du contexte figuratif (figure 1). Car si ce qui se passe dans une interaction peut affecter ensuite la conscience des individus qui abordent de nouvelles situations de ce type, la généralisation d’une telle évolution à une majorité de membres d’un groupe social peut entraîner une évolution dans la définition culturelle de la situation en question pour ce groupe. À partir d’un corpus étudié, Frame (2008) décrit de telles évolutions dans la culture d’une association étudiante. Elles sont liées (a) à un comportement qui survient par hasard lors d’une assemblée associative, et qui est ensuite reproduit systématiquement à chaque nouvelle assemblée, au point de devenir, quelques années plus tard, un comportement attribué à l’identité associative et dont les membres ignorent souvent l’origine ; et (b) à la généralisation de traits culturels entre différents groupes dont les identités sont activées simultanément dans la figuration (Frame 2008 : 524). Par rapport à ces évolutions de niveau méso-social, portant sur la culture d’une seule association dans des conditions particulières, des changements à l’échelle d’une culture nationale supposent davantage de massification pour s’imposer. Les médias et les différentes institutions sociétales jouent souvent un rôle de catalyseur dans ce processus, mais ils passent nécessairement par la communication interpersonnelle, au niveau de la figuration, avant d’être reproduits, racontés et progressivement normalisés pour les membres du groupe.

Les outils sémiotiques au service de la sémiopragmatique

19Née des synergies entre une sémiotique socialement ancrée et une pragmatique de la communication ouverte sur les processus de construction de sens, l’approche sémiopragmatique peut mettre à son emploi, en toute légitimité, les outils issus de ce double héritage. En associant la méthode ethnographique à l’analyse sémiotique, le chercheur tente de faire émerger les distinctions signifiantes et les tensions qui structurent les différents niveaux de sens, que ce soit au niveau macro-, méso-, ou micro-social. L’application de l’analyse sémiotique à l’étude de la culture (niveau 1) a déjà fait ses preuves. Edgar Schein insiste sur la nécessité de compléter une démarche ethnographique par une analyse sémiotique, afin d’élucider le système herméneutique propre à une culture organisationnelle (Schein 1991 : 243‑4). Youri Lotman (1999) utilise le concept de sémiosphère pour décrire la structuration de savoirs culturels, et Andréa Semprini (2003) reprend ce terme pour l’appliquer aux interactions.

20Au niveau des dispositifs sociaux (niveau 2), Éric Landowski préconise de développer une « sémiotique des situations » (Landowski 1997 : 198), alors que Stephen Barley (1991 : 50‑2) illustre la pertinence d’une analyse sémiotique des codes qui connotent la vie et la mort, pour comprendre la manière dont les pompes funèbres gèrent la situation sociale délicate de l’enlèvement d’un corps. De la même manière, la « sémiotique situationnelle » montpelliéraine (Mucchielli 2007) a constitué une tentative fort prometteuse d’analyse sémiotique des dispositifs interactionnels, à travers les sept « contextes d’une situation-problème » (Mucchielli 2006 : 179) qui peuvent se révéler plus ou moins importants pendant une interaction, en fonction de l’évolution continue de la « situation pour l’acteur ».

21Enfin, au niveau de la figuration et des manifestations matérielles et dynamiques du sens, l’analyse sémiotique se prête bien à l’étude des dispositifs physiques, socio-techniques, et autres, et de leur influence sur les interactions. Une analyse a posteriori d’une rencontre peut examiner son déroulement : à partir d’un enregistrement vidéo et d’entretiens avec les participants, le chercheur peut essayer d’établir les interprétations et les motivations déclarées des actes symboliques des différents acteurs. En confrontant ces données aux autres niveaux d’analyse, le chercheur peut tenter de comprendre les confrontations conflictuelles ou les moments critiques de la rencontre, par rapport au système de repères de signification contextuels qui caractérise l’interaction. Ce type d’approche pourrait trouver des applications dans des contextes organisationnels, familiaux, ou éducatifs, entre autres.

22Appliquée à la communication interculturelle (Frame 2013), l’approche sémiopragmatique permet de penser la mise en relation de cultures différentes et d’individus multiculturels, qui évoluent dans un contexte social précis et qui interprètent et prennent en compte les actes symboliques des uns et des autres. L’émergence dynamique des repères de signification rend théoriquement possible la compréhension interculturelle, mais ne garantit évidemment pas pour autant la transparence. Le contexte figuratif se manifeste dans une herméneutique individuelle, communiquée implicitement ou explicitement mais imparfaitement, à travers les échanges d’actes symboliques. Ce contexte figuratif introduit de l’instabilité dans la communication car, bâti sur des interprétations, il risque à tout moment de s’écrouler face à la révélation d’un malentendu antérieur. Si la performance des repères de signification permet de réduire l’incertitude (Gudykunst 1995, 1998), elle remet parallèlement en cause la valeur de prévisibilité des repères de signification culturels les plus profondément ancrés dans l’individu.

Conclusion

23La sémiotique constitue, pour l’approche sémiopragmatique de la communication, non seulement un cadrage conceptuel fondamental, mais une source d’outils opératoires pour éclairer les processus qui sous-tendent les interactions sociales. La vision sémiopragmatique que nous défendons, ouverte sur les processus communicationnels, prenant en compte simultanément les trois niveaux de structuration du contexte figuratif, permet d’échapper à une vision trop déterministe de l’activité sociale. Elle évite ainsi la dérive culturaliste qui consisterait à emprisonner les acteurs sociaux dans leur vision culturelle sociétale (niveau 1), la dérive sociologique qui réduirait les acteurs aux positions qu’ils occupent dans la structure sociale (niveau 2) et la dérive relativiste qui postulerait leur autonomie face à ces deux premiers niveaux. De ce point de vue, l’approche constitue un outil de choix pour aborder les interactions sociales, dans une perspective compréhensive, dans différents contextes d’étude : dans les organisations, en milieu éducatif, en ligne…

24Enfin, l’approche sémiopragmatique ouvre de nouvelles perspectives pour mieux comprendre la dialectique complexe et double, entre communication et cultures. D’une part, à travers la préfiguration culturelle - substrat sémiotique référentiel, indispensable à toute communication, mais dont l’influence sur l’individu au cours d’une interaction passe nécessairement par de multiples médiations, définies par les conditions réelles et émergentes de la relation intersubjective. D’autre part, à travers le paradigme de la communication interpersonnelle qui place la communication, en tant que processus, au centre de la scène sociale. C’est grâce à elle et à travers elle que se joue, sans cesse, l’évolution des cultures.

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      (2009). Reporting standards for research in psychology: Why do we need them? What might
       they be? American Psychologist, 63, 839–851. doi:10.1037/0003-066X.63.9.839

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